Les conséquences du confinement sur les risques psychosociaux

À l’heure du confinement général, chacun redécouvre (ou découvre) son chez soi, la vie entre les périodes de travail, les choses essentielles ou très terre à terre, sans parler des phénomènes de masse… quel impact cela peut-il avoir sur nous, nos équipes, nos voisins ? Être affecté par la quarantaine n’est pas une surprise mais toutes les études montrent des effets significatifs des mois et des années plus tard. Un organisme de référence en psychologie, The Lancet (www.thelancet.com)*, publie une étude** sur l’impact du confinement sur notre psychisme, en compilant 3166 articles de recherche sur le sujet, à l’occasion des différentes crises sanitaires des années passées, au travers de 10 pays. En voici les éléments clé :

Alors que nous sommes en quarantaine, des émotions négatives apparaissent de manières diverses : peur, confusion, syndromes de stress post-traumatique, colère,… Les circonstances, les déclencheurs sont multiples : ennui, peur des infections, incertitude sur son propre état de santé/infection possible, frustration de la privation de liberté, éloignement des êtres chers, informations insuffisantes, manque de moyens ou peur de manquer (en partie due à l’imprévisibilité du phénomène ou au manque d’informations vues comme fiables), perte de revenu,… bien sûr tout cela est fonction de notre réceptivité aux médias et de la durée de la quarantaine ! D’où l’importance de diffuser des messages clairs, rapides, efficaces, sur l’état de la contamination et des protocoles à suivre, dans un cadre bienveillant, tourné vers les bénéfices humains, sociaux, à respecter ces règles, avec les moyens suffisants pour faire face au quotidien en sécurité et d’une durée la plus courte possible. Cette pratique n’est pas nouvelle, elle date du XIIe siècle. Les Vénitiens l’ont testé les premiers pour faire face à la peste.

Une personne sur trois atteinte de troubles psychologiques

Regardons d’abord le cas des personnes potentiellement infectées et mises en quarantaine. Tous les cas étudiés montrent que ces personnes, au sortir de la quarantaine, même après seulement 9 jours, montrent une augmentation de leur état de stress (hypervigilance, irritabilité, dépressions, perte d’énergie, de motivation,…). Et il en est de même pour les soignants qui montrent les mêmes symptômes, avec en plus, une plus grande fatigabilité, des difficultés de sommeil, de plus grandes difficultés à réguler les émotions face à des patients agités, donc de l’épuisement émotionnel et un plus grand détachement face aux autres.

Des études récentes ont montré que nous nous éloignons instinctivement, inconsciemment, des personnes qui semblent en mauvais état de santé. Nous constatons très vite quand quelqu’un ne va pas bien, et notre réflexe est alors de s’en éloigner, et même de moins l’aimer, avoir moins envie de la voir, être moins proche… un réflexe animal de protection confirmé par les neurosciences.

3 ans après cet épisode de confinement, 34 % des populations confinées avaient des troubles de stress contre 12 % dans la même population non confinée ! S’agissant des enfants confinés, ils sont 4 fois plus stressés que leurs camarades “libres de leurs mouvements”*** et leurs parents sont 28 % à avoir des troubles psychiques contre 6 % dans la population standard.

Toujours pour mieux comprendre l’impact du confinement, sur 100 personnes en quarantaine :

  • 73 se sentent abattues ;
  • 20 ont peur ;
  • 18 sont nerveux ;
  • 18 se disent tristes ;
  • 10 se sentent coupables ;
  • 5 ont des pensées positives ;
  • 4 éprouvent du soulagement.

Les autres réponses sont la confusion, la colère, le ressentiment, un engourdissement émotionnel, de l’anxiété provoquant des insomnies.

Dans tous les cas, les effets sont de long terme mais s’atténuent avec le temps. Certaines observations montrent une réduction de 50 % du nombre de personnes souffrantes en 6 mois mais peu d’études existent pour confirmer ces chiffres aujourd’hui. Les effets long terme se voient tant chez les personnes en isolement que chez les soignants exposés au travail. Leur comportement quotidien est affecté après la période d’isolement : maintien d’une distance avec la patientèle, évitement du reporting, des regroupements entre pairs, accroissement des cas de dépendances, à l’alcool notamment. Tous évitent ensuite un certain temps la foule, se lavent souvent les mains,… Les statistiques montrent que le personnel soignant est plus sévèrement touché que la population générale avec majoritairement des phénomènes de colère et d’angoisse jusqu’à 4 à 6 mois après la sortie de quarantaine, et des sentiments d’isolement, de solitude, de dépression, d’inquiétude…

Qui sera touché ?

Ces études visent à comprendre qui sera plus susceptible de développer des troubles psychiques suite à une période d’isolement pour mieux prévenir les risques psychosociaux.

Différentes études ont mis à jour des caractéristiques récurrentes dans les populations touchées par des troubles comportementaux suite à une quarantaine :

  • la jeunesse (16/24 ans)
  • le faible niveau d’étude
  • être une femme
  • avoir un enfant (par contre avoir 3 ou 4 enfants est vécu comme sécurisant) autant de paramètres cumulatifs.

La durée de l’isolement est bien sûr importante. Il semblerait que les impacts psychologiques grimpent en flèche au-delà de 10 jours !

La peur de l’infection est grande lorsque l’on vit en famille, avec la naissance d’une angoisse d’être contaminé et surtout de contaminer sa famille, peur pour sa santé et celle des autres, surtout si quelqu’un dans la fratrie montre un symptôme grippal… une simple toux peut alors plomber rapidement le moral de toute la maison et ce phénomène perdure plusieurs mois après l’épidémie. Phénomène renforcé si un membre de la famille est potentiellement fragile. Et d’évidence, ceux qui auraient déjà des fragilités psychologiques ont plus de chance de décompenser à l’occasion de ces événements traumatisants.

La restriction de liberté, de possibilité d’être en communauté, de sortir participer à des événements, amène à la frustration et à l’ennui. On constate alors des conduites de perte des gestes routiniers, de réduction des contacts sociaux, de sentiment d’être seul au monde. Ceux qui possédaient un smartphone leur permettant de garder le contact via le téléphone et les réseaux sociaux ont été bien moins affectés que les autres. Cette anxiété sera exacerbée en cas de manque de moyens (pénurie de pâtes ou de papier toilette !), sentiments qui encore une fois perdurent 4 à 6 mois après la période de confinement. L’impact psychologique sera majeur si la population (générale ou soignante) a le sentiment de manquer de moyens, de ne pas être protégée (masques arrivés trop tard, rupture de stocks de produits de base,…). Ces peurs et syndromes dépressifs sont encore amplifiés en cas de pertes de revenus, de retard dans le cursus scolaire, de dépendance à la famille… anticiper les aides financières pour les populations fragiles ou les travailleurs pauvres face à la perte de revenus essentiels au quotidien est un axe majeur de prévention des troubles psychiques et de leurs symptômes sociaux. Le télétravail devient alors une évidence pour maintenir un semblant de normalité sociale et financière.

Enfin c’est la qualité perçue de l’information de la part des pouvoirs publics qui peut favoriser les troubles, notamment de colère, de sentiment d’abandon,… Les épisodes passés montrent que les populations réclament des informations plus claires, variées dans leurs approches pour être entendues de tous, faciles d’accès, montrant la bonne coordination des différents acteurs, expliquant les procédures et dispositifs en place, rendant compte fidèlement de la réalité de l’activité de terrain, du niveau de risque réel… Garder un lien clair et efficace entre les personnes en quarantaine et les autorités de santé pour répondre aux questions du quotidien (“mon fils a toussé cette nuit, est-ce que je dois m’inquiéter ?”) est une priorité, les groupes de soutien via les réseaux sont également très efficaces contre l’ennui et réduit les atteintes de panique. Bien sûr les informations traitées dans les media de manière “sensationnelle”, d’évidence, influent sur le ressenti de la situation. Enfin, ne pas avoir confiance dans les annonces de niveau de risque est un paramètre majeur d’angoisse. De même, ne pas comprendre les procédures liées au confinement, on pensera particulièrement aux travailleurs exposés au public, a montré un impact décuplé en termes de symptômes de stress post-traumatique.

La gestion de la durée annoncée de la quarantaine est majeure en matière d’impact sur les personnes en isolement. 

L’expérience montre que l’épisode sera d’autant plus traumatisant que :

  • Les périodes de confinement sont prolongées à nouveau – peu importe que cela soit pour une courte durée, le fait “d’en reprendre un coup” est lourd à encaisser, d’autant plus si cela se reproduit plusieurs fois ;
  • La période de confinement est indéfinie – ne pas savoir quand cela va finir invite à penser au pire…

Il faut donc réduire les périodes d’isolement au strict nécessaire médical, compte tenu des temps d’incubation, sans prolonger au-delà par principe de précaution…

Les périodes de confinement ou de quarantaine ne sont pas anodines en terme d’impact sur la santé psychologique. Le débat sur la limite entre les nécessités de la sécurité collective, le sentiment perçu de sécurité en société, et la limitation des libertés ne fait que commencer, à chacun de nous d’y prendre part à son niveau !

Nos collectivités locales ont donc beaucoup à faire lors d’une telle crise pour prévenir l’impact psychosocial sur les populations et sur tous leurs agents au contact ! Les soignants sont particulièrement “à soigner”, ils sont les plus affectés par la période de confinement.

Nous pouvons faire beaucoup également dans nos entreprises ! Communiquer (et il ne s’agit pas que de gestion de crise) et rassurer ses collaborateurs par des mesures concrètes immédiates et visibles est le meilleur moyen de s’éviter d’avoir à traiter de violentes sautes d’humeur dans les équipes dans les mois à venir… Maintenez le lien entre les collaborateurs afin que ceux-ci fassent corps face à l’événement et se sentent plus forts, individuellement, chez eux. Avoir su traverser cela avec ses collaborateurs, notamment quand les concurrents ne font pas l’essentiel en matière de “care”, est un gage de cohésion d’équipe et de partage d’une vision commune avec les managers et la direction.

* Department of Psychological Medicine, King’s College London, London, UK S K Brooks PhD, R K Webster PhD, L E Smith PhD, L Woodland MSc, Prof S Wessely FMedSci, Prof N Greenberg FRCPsych, G J Rubin PhD.

** Lancet 2020 ; 395 : 912 – 20 Published Online February 26, 2020 https://doi.org/10.1016/ S0140-6736 (20) 30460-8

*** Australie, épisode SRAS – 9 jours de quarantaine

3 pensées sur “Les conséquences du confinement sur les risques psychosociaux

  • Ping :L’impact du confinement sur le moral ! - Link

  • 7 mai 2020 à 22 h 50 min
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    Nous vivons un épisode totalement inédit de l’histoire humaine et il serait inconséquent de penser que le seul danger qui nous guette est l’infestation par le virus.
    Yves Teillac alerte utilement sur les risques réels de ce confinement au plan psychosocial et sur les solutions concrètes- et de bon sens- à y apporter . Il a le mérite d’étayer son propos de publications scientifiques reconnues .
    Il serait extrêmement préjudiciable de penser que le risque de souffrance post confinement n’existe que pour les autres et que c’est le fait de personnes vulnérables.
    Comme le disait Cesare Pavese:  » la plus grande offense que l’on puisse faire à un humain est de nier sa souffrance »
    Merci donc Yves de cette information bienveillante et altruiste.

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  • 18 mai 2020 à 18 h 09 min
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    Pretty! This was a really wonderful article. Many thanks for providing this information.

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